Tu sais que tu travailles dans un lycée japonais quand…

… les élèves t’arrêtent dans les couloirs pour prendre un selfie avec toi.

 

Non, ce n’est pas une blague.

 

Ce n’est pas une légende urbaine : les étrangers ont souvent le statut de superstar quand ils débarquent dans un établissement scolaire japonais. Ca ne dure pas ad vitam aeternam si vous restez au même endroit, rassurez-vous, mais les premières semaines sont assez troublantes. En tout cas, elles l’ont été dans mon lycée.

 

L’image de l’étranger est souvent positive au Japon, en particulier lorsqu’il a une tête de petit bourgeois blanc protestant Américain. J’ai une tête de petite bourgeoise catholique française. Et c’est suffisamment ressemblant pour que les élèves japonais me mettent dans la même catégorie. Je figure donc dans les smartphones de plusieurs élèves et si on jour je retrouve ma tronche sur internet avec des oreilles et un museau de chien (vive l’application snow), je n’aurais qu’a m’en prendre à moi-même (ils ont pourtant l’interdiction de les diffuser, mais sait-on jamais). Et il n’y a pas que les selfies, loin de là. Je me suis souvent retrouvée entourée d’une tripotée de fans ne pouvant s’empêcher de faire des commentaires sur mon physique: « Que vous avez de longs cheveux! C’est leur couleur naturelle? » touchent les cheveux « Que vous avez de longs ongles ! C’est des vrais ? » touchent les mains « Que vous avez un long nez ! » touchent le nez Et ça continue encore et encore dans le style « que vous avez de grandes dents, Mère-grand ». Une fois, ça va, mais quand c’est toutes les semaines…

 

Les passages dans les couloirs peuvent s’avérer déconcertants, en particulier lorsque vous voyez un élève marcher vers vous les mains en l’air, l’attitude fleurant bon l’enthousiasme débordant. Il s’arrête à vos côtés, toujours les mains en l’air, semblant attendre quelque chose, un sourire impatient aux lèvres. Vous ne comprenez pas. Il semble interloqué que vous ne compreniez pas. Vous lui demandez alors ce qu’il a l’intention de faire et il vous répond : « Ben, high five, Sensei ! » High five… Mais bien sûr. C’est une évidence. Comment n’y aviez-vous pas pensé ? Vous avez déjà fait un high five avec vos enseignants au cours de votre scolarité ? Moi jamais. On fait un high five. Les élèves autour veulent aussi un high five alors allez, high five sur high five. J’ai jamais fait autant de high five de ma vie qu’en marchant dans les couloirs de ce lycée…

 

Ma foi, l’intérêt que ces jeunes gens portent à ma personne s’est heureusement émoussé au fil du temps et je fais maintenant partie du paysage. Mais mon lycée s’avère en plus être bien particulier dans son genre. Vous vous souvenez de mon collège de la quatrième dimension ? Eh bien je peux vous affirmer que mon lycée appartient à la cinquième dimension…

 

Je l’ai compris lors de la première réunion de l’année à laquelle j’ai participé. Ou plutôt quelques minutes avant que cette réunion ne commence. Nous étions en train d’attendre le début de la réunion avec les autres enseignants lorsqu’une élève frappe à la porte. Mon supérieur hiérarchique (le big boss de la section anglais) va voir ce qu’elle veut.

 

Elle : « Mama est là? »

Boss : « Non. Tu veux pas plutôt Papa? »

Elle : « Non, j’veux Mama. »

 

L’élève repart et mon boss revient s’assoir à la table.

 

Moi: « Elle a ses deux parents qui sont profs ici? »

Lui: « Ah non. »

Moi: « …. Mais elle cherchait sa mère… »

Lui: « Ah, elle cherchait juste sa prof principale. »

 

Je n’ai pas eu le temps de rétorquer un « Elle appelle sa prof principale Mama ??!! » et plus encore, un « Attendez… mais qui est Papa alors ?! » car la réunion commençait, mais je me suis empressée de connaitre le fin mot de l’histoire. Et tenez-vous bien : dans mon lycée, beaucoup d’élèves appellent une de nos profs « Mama », en particulier les élèves qu’elle a en charge. Ce sont ses enfants, elle le dit elle-même. Et « Papa » alors ? Eh bien mon boss s’était apparemment désigné lui-même papa pour gentiment se moquer de l’élève en question. Mais si encore ça s’arrêtait là, on pourrait penser à une anomalie inter dimensionnelle, une sorte d’incongruité, une faille dans le cosmos qui se serait ouverte précisément là, dans mon lycée, à l’insu de tous. Mais non, a ce point il ne s’agit pas d’une faille, il s’agit carrément d’un trou béant de la taille de la fosse des Mariannes, qui engloutit tous les alentours et qui me fait demander dans quel univers je suis tombée…

 

Je m’explique. Dans mon lycée, les élèves ont l’habitude d’appeler leurs enseignants par leur prénom, par des surnoms ou par des diminutifs et nombre d’entre eux leur parlent en tamego (la langue neutre qu’on utilise avec sa famille et ses amis) au lieu de parler en forme polie. Les enseignants appellent généralement aussi les élèves par leur prénom, très souvent sans les suffixes honorifiques et s’appellent aussi entre eux par leur prénom, tout comme le personnel du secrétariat lorsqu’ils s’adressent aux enseignants. Du coup, quand j’ai entendu un élève demander la première fois « Ou est Tomo-chan? » (Du prénom Tomomi avec le diminutif –chan qui a un coté mignon et affectueux), j’ai dû chercher à comprendre de quel enseignant il s’agissait. Parfois il s’agit d’un vrai dialogue de sourd quand je leur parle de Kikuchi sensei (que j’appelle par son nom de famille) et qu’ils me répondent « Qui c’est ? » alors qu’il s’agit de leur prof principal. Mais ils ne le connaissent que par son prénom, d’où leur incompréhension. Bien évidemment, ce n’est pas le cas de tous les élèves ou de tous les enseignants de mon lycée. Certains enseignants refusent totalement de se faire appeler par leur prénom, mais ils sont l’exception. Personnellement, me faire appeler par mon prénom ne me pose aucun problème, mais je tiens au « sensei » et je rugis un « C’est SENSEI!!!! » à chaque fois qu’un élève m’attribue le suffixe -chan pour me taquiner. Et si ça m’est égal qu’ils me parlent en forme neutre car je fais de même avec eux, je demande qu’ils utilisent la forme polie avec keigo lorsqu’ils me demandent un service. J’utilise la forme polie avec keigo quand je leur demande un service, j’exige la même chose en retour.

 

Alors pourquoi cette situation particulière ? Deux raisons à cela.

 

La première est qu’il s’agit d’un lycée privé, dont les élèves qui en sortent, lorsqu’ils deviennent parents à leur tour, envoient généralement leurs enfants dans ce même lycée. Ils considèrent qu’on s’est bien occupés d’eux, qu’il y a de bons profs et ils veulent que leurs enfants reçoivent le même genre d’éducation. Par conséquent, ils gardent des liens très étroits avec le lycée durant toute leur vie, reviennent souvent montrer leurs gamins dès qu’ils sont nés. Ils viennent par groupes de 4 ou 5, en couples ou autres pour nous montrer leurs rejetons. Ils envahissent régulièrement la salle des profs qui devient alors une nurserie ou un jardin d’enfants selon l’âge des gnomes. Généralement au rythme de 2 ou 3 fois par semaine. Mon lycée fonctionne donc comme une vraie famille. Ou un clan, comme vous le sentez.

 

La seconde raison est que nos élèves viennent d’un milieu populaire et marchent beaucoup à l’affect. Ils sont souvent immatures et ont besoin de construire un lien fort avec leur enseignants car ils sont assez peu capables de bosser pour eux, d’avoir une motivation intrinsèque. Au Japon, il est déjà considéré à la base extrêmement important de former un lien entre les enseignants et leurs élèves et entre les élèves eux-mêmes, et les Japonais pensent qu’aucun apprentissage ne peut avoir lieu si ce lien de confiance n’est pas créé auparavant entre tous les membres du groupe classe, enseignants compris. Il y a aussi bien sûr une sorte de lien pervers assez masochiste qui se crée entre les enseignants et leurs élèves, du style amae (j’en avais déjà parlé), les enseignants continuant à nourrir cette dépendance, tant qu’ils considèrent que le jeune n’est pas assez mûr pour choisir de s’en défaire de lui-même. C’est l’inverse en France où on fait en sorte de sevrer le jeune le plus tôt possible de cette dépendance, de gré ou de force, au nom de la Raison. Perso, je préfère la façon française, à la Sparte. Mais j’ai bien peur que cette préférence soit le fruit d‘un biais culturel, une croyance qui fasse partie de moi, plutôt qu’un choix basé sur des raisons objectives. Je ne suis pas encore habituée à la façon japonaise de faire car je ne l’ai pas connue en tant qu’élève.

 

Les liens entre élèves et enseignants sont tellement forts que les élèves ne les considèrent pas vraiment comme des enseignants, mais les considèrent plutôt comme des confidents. Enseignants et élèves passent du temps ensemble, à parler de tout et de rien, avant les cours, après les cours. La salle des profs est souvent envahie d’élèves qui viennent voir leurs profs. Ils choisissent une victime, souvent leur prof principal, et se mettent derrière elle avant d’attaquer innocemment avec un « Qu’est-ce que vous faites, sensei ? » Rires du prof. « Je travaille. » « Ehhhh… Ah au fait sensei, blablabla. » Et c’est parti pour un tour. Parfois les élèves viennent à 3 ou 4, se mettent autour du bureau de leur prof principal (ou d’un autre qu’ils aiment bien, ils ne sont pas exclusifs), et ils restent à parler avec lui/elle pendant des dizaines de minutes. Ce n’est alors plus une salle des profs, c’est un salon de thé ! Ou plutôt un cabinet de consultation psychologique, car souvent les élèves viennent partager leurs angoisses, leurs problèmes ou bien veulent juste être rassurés. Et les enseignants parlent avec eux jusqu’à ce qu’ils soient contentés, rassasiés du contact humain avec leur prof et qu’ils considèrent qu’ils en ont eu assez et qu’ils peuvent s’en aller. Aucun prof ne leur dira « Bon vous êtes bien gentils, mais j’ai autre chose à faire. » Ils leur prêtent toujours une oreille attentive car ils pensent que régler ce genre de problème, être attentifs à leur élèves non seulement au niveau pédagogique mais aussi humain et psychologique, permettra à leur élèves de pouvoir mieux se concentrer sur leur études, donc d’avoir de meilleurs chance de décrocher un meilleur travail, ce qui est très important pour des gamins venant de milieux populaires et de familles souvent pas à l’aise financièrement (certains de nos élèves ont des pantalons troués qu’il ne peuvent pas remplacer car l’uniforme réglementaire coute cher) et dont les enfants ne pourront que difficilement aller à l’université, même s’ils en ont envie.

 

Situation impensable en France, n’est-ce pas?

 

N’allez pourtant pas croire que tout ce que vous venez de lire s’applique à tous les lycées du Japon. (oui, le titre est trompeur, parait qu’on appelle ça un baitclick) Ça serait plutôt l’inverse : mon lycée serait à considérer comme une anomalie dans la sphère de l’éducation. Mais il en est par conséquent d’autant plus intéressant à mes yeux car il permet de nuancer l’idée que le système éducatif japonais est uniforme. Et ça, c’est plutôt une bonne chose.

2 comments

  • Trenien

    Avec l’expérience, je suis assez d’accord avec le principe japonais : il est tout à fait vrai que l’affect a un énorme impact dans l’apprentissage (et dans la mesure où apprendre une langue touche à des éléments psycho-inellectuels fondamentaux, je pense que c’est encore plus vrai pour nous profs de langues étrangères).

    Cela dit, ça n’est pas toujours facile. Tout le monde n’a pas le tempérament pour, il faut réussir à faire rentrer les élèves dans la relation qu’on cherche à créer etc. En France, j’y arrive plus ou moins au travers de blague idiote et de vannes gentilles, mais il y a un peu besoin du bon public.

    Tout ça pour dire que si ce genre de relations est par défaut considérée comme allant de soi dans cet établissement, il me semble que c’est un obstacle majeur de moins.

    • nemuyoake

      C’est sûr que ce n’est pas facile, surtout que chaque élève a une personnalité différente…

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