Quoi de neuf ? (Septembre 2014)

jhsAlors, deux mois sans poster et on peut dire que je ne les ai pas vus passer.

J’ai enfin eu le stage pratique d’enseignement, en collège, et je ne compte pas toutes les heures de préparation et de réunion qui l’ont précédé.

Alors, c’était comment le stage ?

En deux mots : exténuant, mais enrichissant.

Cours tous les jours, et quand on ne fait pas cours soi-même, on regarde celui des autres (6h de classe par jour, 5 jours par semaine). Présence de 7h du matin à 9h du soir en moyenne, quasiment sans pause (on a 15 min chrono pour manger, et on mange avec les élèves). Et encore, je fais partie des chanceux car beaucoup d’autres stagiaires (en sciences, maths et sciences sociales notamment) devaient rester jusqu’à 11h du soir et retourner à la fac pour préparer leurs expériences pour les stagiaires en sciences. Jusqu’à 3h du mat. Je plaisante pas.

Alors, qu’est-ce qu’on fait pendant tout ce temps ? Préparation des cours avec plan de leçon détaillé, que l’on doit présenter au tuteur et qu’il doit valider. Préparation du matériel d’enseignement (images, fiches de travail etc.). Répétition des leçons en groupe (les autres étudiants font les élèves) avec analyse consécutive de la leçon (critiques, ce qui est bien, ce qu’il faut changer etc.). Une fois qu’on a fait notre leçon, on regarde celle des autres et on prend des notes pour critiquer. Ensuite, en fin de journée, on fait des réunions super longues où chacun analyse comment sa leçon s’est déroulée (faire hansei), les autres stagiaires critiquent, on critique la leçon des autres stagiaires, le tuteur fait lui aussi sa critique. Ensuite on prépare la leçon du lendemain. On la présente aux autres stagiaires et au tuteur. On reçoit les critiques, on modifie en conséquence etc. Et ça recommence tous les jours.

Et on ne fait pas seulement des cours pour notre matière, mais on prépare aussi les cours de morale. Et on ne doit pas seulement assister aux cours de notre matière, mais à toutes les matières, afin d’avoir un aperçu global de l’enseignement au collège. C’est un ensemble d’activités quasi exclusivement exercées en groupe. C’est le groupe qui crée un plan de leçon que tout le monde va utiliser. Mais en anglais, les consignes sont différentes, nous préparons chacun nos propres plans de leçon, même si nous avons pour consigne de rentrer tous ensemble à la fin de la journée (on ne peut pas rentrer seul, il faut attendre les autres membres de son groupe).

Beaucoup ne dorment que 2 h par nuit, et se traînent en permanence comme des zombies. Pas de temps de pause, tout le temps en train de courir, de 7h du mat à 9h du soir. Perso, j’ai bien dormi (7h par nuit), parce que je ne perds pas de temps à faire de jolies décorations sur mes fiches de travail (c’est flippant les œuvres d’art que les autres stagiaires peuvent faire, au détriment de leur temps de sommeil ! Mais les élèves en sont friands donc les stagiaires préparent leur fiches de travail avec de jolies fleurs, des personnages mignons, etc. Moi, j’ai besoin de sommeil, donc je ne le fais pas.).

On doit faire le ménage avec les élèves après le repas, on doit participer aux entraînements de soutien des équipes sportives (on se rend dans les stades avec toute l’école pour soutenir les élèves qui participent à des compétitions. Pour ceux qui regardent des anime, c’est le même style que les groupes que vous voyez dans les gradins et qui soutiennent leur équipe avec des chansons, des encouragements scandés, des chorégraphies et tout le touintouin) et on participe aussi aux homerooms matin et soir (temps de réunion entre élèves pour régler les problèmes de classe, organiser des évènements etc.). On court tout le temps. Les élèves eux-mêmes courent tout le temps. D’habitude, on voit dans les anime les enseignants qui disent aux élèves de ne pas courir dans les couloirs, mais il est physiquement impossible de suivre le programme de la journée si on ne court pas, donc cet établissement autorise les élèves à courir dans les couloirs. L’établissement dans lequel j’ai fait mon stage est un peu particulier aussi, car il s’agit d’un établissement « affilié », qui appartient à ma fac, donc. C’est comme un établissement pilote en fait.

Ça, c’était le côté exténuant. Du côté enrichissant, c’est la possibilité de progresser rapidement avec tout le feedback que l’on reçoit. Il s’agit aussi d’une vraie formation à la nouvelle pédagogie à la japonaise, qui repose sur les activités de groupe des élèves, l’anglais enseigné en tant que langue de communication (pas de cours de grammaire en frontal par exemple) et un enseignement conçu pour permettre aux plus faibles de progresser. Pas de différenciation, les élèves les plus forts qui veulent progresser vont au juku, car l’école a pour but d’éduquer tout le monde, pas de former des élites.

L’anglais est enseigné en tant que moyen de communication international (pas de civilisation, pas d’exo de grammaire). On ne peut quasi pas donner de devoirs (sauf exceptionnellement le weekend, et encore, c’est vraiment si on ne peut pas faire autrement), tout doit être fait en classe. De toute façon, les gamins sont déjà à moitié morts sur leurs bureaux par manque de sommeil à cause du juku et des activités de clubs qui durent jusque tard dans la nuit. Ils ont entraînement le matin aussi donc beaucoup d’entre eux ne dorment que 5h par nuit. Il n’est donc pas possible de leur proposer des activités qui les font réfléchir, ils n’en ont pas la force. Ils n’y sont absolument pas habitués d’ailleurs, ça les bloque. Ils n’aiment pas réfléchir pour beaucoup d’entre eux, donc ils abandonnent de suite dès qu’ils coincent. L’anglais est appris non pas grâce à des cours de grammaire, mais par acquisition de pattern (schémas). La progression est très lente et on ne peut aborder qu’une notion par cours, que l’on doit aborder en utilisant de très petites étapes jusqu’à ce que les élèves soient capables d’utiliser le nouveau pattern. Les élèves ne doivent jamais se retrouver en échec et ne doivent que trèèèèèès progressivement sortir de leur zone de confort. Ils doivent avoir l’impression de progresser sans peiner.

Autant dire que j’ai galéré les premiers temps ! Il s’agit d’une façon de penser et de considérer l’enseignement de façon diamétralement opposée à ce que je connaissais! Bon, après, j’ai compris, mais j’ai eu du mal à m’y faire, tout simplement parce que ça va à l’encontre de mes « croyances » (« beliefs ») qui se sont formées au cours de toutes ces années (les croyances au niveau des pratiques enseignantes se forment à partir de l’éducation formelle et informelle reçue, de la culture dans laquelle on a baignée, de l’expérience vécue etc.).

Bien sûr, ce mois a été aussi pour moi une occasion d’intégrer un établissement scolaire japonais de façon complète, expérience que je n’ai pas eu en temps qu’élève. Du coup, j’ai posé beaucoup de questions auxquelles les profs ont répondu avec patience. Tout le monde a été très sympa, aucun problème d’intégration. Des tonnes de paperasse à remplir en japonais, je m’en suis sortie (ouf !).

Mais évidemment, j’ai beaucoup de retard au niveau des connaissances culturelles pour un enseignant (forcément) donc je dois acquérir encore plus d’expérience et de connaissances concernant l’école japonaise. Honnêtement, même si c’était difficile, j’ai encore envie d’en refaire un mois de plus. Je vais demander à ma fac si c’est possible.

PS: pas de photos car nous avions une interdiction formelle d’en prendre. La photo de ce post a été prise ici (mais cette photo est ce à quoi ressemblaient les réunions matinales hebdomadaires avec toute l’école).

 

4 comments

  • Niht

    Je suis votre blog avec beaucoup d’intérêt: c’est passionnant de découvrir d’autres systèmes scolaires et d’autres façons d’enseigner. Je trouve que vous avez beaucoup de courage de vous être lancé(e) (?) dans cette aventure.

    Quelques questions : ce rythme de travail très particulier se ralentit-il lorsque l’on devient titulaire ? Quelle est la place accordée à l’épanouissement personnel, à la vie de famille… (j’ai cru comprendre, à la lecture de vos articles, qu’elle était très limitée) ? La liberté pédagogique existe-t-elle au Japon pour les titulaires ? Le regard des pairs a l’air extrêmement important.
    Comment jugeriez-vous le niveau scolaire des élèves japonais par rapport aux élèves français ?

    Et petite curiosité : pourriez-vous avoir la gentillesse de nous montrer un plan de leçon, une fiche d’activité ?

    J’espère que je ne vous dérange pas avec mes questions.

    Au plaisir de vous lire.

    Niht

    • nemuyoake

      Merci pour votre commentaire ! ^o^

      C’est “lancée”. XD

      En fait, le rythme de travail change selon les établissements. Dans cet établissement pilote “affilié”, les enseignants restent jusqu’à 11h du soir, voire plus. Avant, ils restaient régulièrement jusqu’à 2-3h du matin pour mener tous les projets en cours. Mais les temps sont en train de changer, comme ils disent, donc ils ont “ralenti” le rythme.

      L’épanouissement personnel, c’est le travail! XD Mais en fait, les règles sont plus souples pour les personnes qui ont des enfants, elles peuvent partir à 6h, des fois à 4h.

      Pas de liberté pédagogique pour les profs en collège: il y a un programme et un manuel (le même pour toute la préfecture) et on doit le suivre. C’est un chouia plus souple au lycée où les manuels sont choisis en interne.

      Les élèves japonais sont en avance sur les élèves français en maths et sciences (2 ans d’avance d’après ce que j’ai vu), mais en retard en anglais. Après, pour le japonais, l’histoire et la géo, je serais bien embêtée pour juger.

      Les plans de leçon sont en japonais, mais je peux toujours en scanner un pour vous montrer à quoi ça ressemble. Je le note.

      N’hésitez pas à poser d’autres questions ! ^o^

  • Michèle

    Merci pour ce résumé très intéressant de ton stage .Vu de France,ça fait un peu peur.Tu as une capacité d’adaptation hors norme.Félicitations!J’aimerais en savoir plus sur la proportion d’élèves qui vont au juku.
    Et si tu t’es complètement convertie à la pédagogie japonaise malgré les réserves que tu exprimes.

    • nemuyoake

      Ahahah, merci beaucoup ! ^o^

      Les élèves qui vont au juku, ça dépend de l’établissement. Ici, c’est un établissement avec un bon niveau donc les 3/4, si ce n’est plus, fréquentent le juku pour espérer passer les concours pour rentrer à Dai-ichi koukou (le lycée numéro 1 de la préfecture). En fait, c’est plutôt les parents qui leur bottent les fesses et les obligent à aller à ces juku.

      Je ne suis pas encore complètement convertie pour la bonne raison que les croyances en pratiques pédagogiques sont tenaces. Même si je veux changer, je me heurte à des certitudes que j’avais acquises auparavant. Mais je comprends pourquoi de telles pratiques au Japon sont demandées : la façon de penser l’éducation est différente. En fait, chaque vision de l’éducation (française et japonaise) a des côtés positifs et négatifs, je ne pense pas qu’il y en ait une meilleure que l’autre. Mais je veux exercer dans un environnement japonais, un environnement qui me demande de changer de pratiques, donc je m’adapte.

      Merci pour ton commentaire ! ^o^

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